Au départ Jamal,
originaire de l'Anti Atlas marocain, arrivé en France 1970 est parfaitement
intégré dans le groupe de migrants de l'usine d'aluminium de l'Argentière
la Bessée (05) . Il est militant à la CFDT. Il s'immerge totalement
dans ce terroir des Hautes Alpes, au point de rester huit ans sans revenir
au Maroc. Il y fonde une famille et construit sa maison avec ses amis.
Mais l'usine dans
laquelle il travaille se vide progressivement de 1984 à 1988.Cela provoque
un véritable " séisme " dans cette vallée alpine. Le Comité d'Entreprise
recrute sur son budget un ingénieur conseil pour accompagner les 54
immigrés candidats au retour (24 marocains des montagnes de l'Anti Atlas,
4 tunisiens, 26 algériens). Chacun pourra partir 6 mois au pays pour
préparer son projet de retour, avec le droit au retour en France en
cas d'échec. L'association Retour et Développement est créée en 1986
pour les accompagner. En effet, le sous-développement de leur village
d'origine entraîne de nombreux besoins en matière de scolarisation,
eau, électricité, santé… Retour et Développement élargit ses contacts
; aux migrants se mêlent des intellectuels d'origines diverses : un
professeur algérien, un économiste indonésien, un africain. Cependant,
l'association est mal perçue à cause de son nom : la conditionnalité
du retour définitif est assimilée à un piège. Retour et Développement
est transformée en Migrations & Développement dès 1988.
M&D ''a pour
but de regrouper en France et hors de France toute personne physique
ou morale intéressée par l'organisation ou la participation à des actions
de développement dans les zones d'origine de l'immigration permettant,
entre autres objectifs, d'enrayer l'exode à l'immigration et de mettre
en valeur la dynamique de l'immigration comme force de développement
entre les deux rives de la Méditerranée'' (Article 2 des statuts
de M&D).
Parallèlement, l'association
d'entraide pour le développement d'Argentière (ADEA) est créée. Elle
prend la relève du comité d'entreprise pour accompagner tout le personnel
licencié à retrouver un emploi. Jamal est au cœur de cette action.
Dès 1987, Jamal
cherche des solutions pour l'approvisionnement en eau des villages de
l'Anti Atlas d'où proviennent les migrants de l'Argentière. Il pense
à des pompes solaires. Son ami Michel Rolland, proche de la CFDT est
devenu Président de l'AFME, Agence Française de Maîtrise de l'Energie,
devenue depuis l'ADEME. Il le met en contact avec Christian de Gromard,
en charge du service Afrique de l'AFME, principalement concerné par
les problèmes de l'énergie dans le secteur rural. L'électrification
des villages est une demande prioritaire des immigrés. Christian, un
des premiers membres de M&D, prépare un programme d'électrification
rurale décentralisée au Maroc financé par la France, le PPER Programme
Pilote d'Electrification Rurale Décentralisée, qui doit utiliser l'énergie
solaire, la micro hydroélectricité et l'énergie éolienne. En octobre
1987, il organise une mission de brain storming sur le terrain avec
une dizaine de spécialistes de l'énergie rurale. Il y invite Hugues
Le Bars, qui passe une semaine avec Jamal dans le village d'Imgoun et
ses environs. Les enquêtes montrent que les familles pauvres dépensent
relativement plus que les familles riches pour l'énergie, avec les lampes
à gaz, les lampes à pétrole, les bougies, les piles des lampes de poche…
Le PPER peine à
démarrer. Imgoun et les villages alentour du Souktana n'en bénéficieront
jamais. A l'époque, le Souss n'était probablement pas une priorité politique.
M&D relève le défi
et propose au Forum des Comités d'Entreprises de la CFDT, avec le soutien
d'une trentaine de bénévoles d'EDF, l'électrification du village d'Imgoun.
Ils préparent avec Jamal, le projet d'électrification décentralisée
de ce douar pour septembre 1989. A l'époque, le solaire photovoltaïque
étant très cher, la solution technique retenue est un petit groupe électrogène
de 40 kW et un mini réseau basse tension, avec un compteur pour chaque
famille. Les hommes du village construiront le local du groupe électrogène
et fourniront la main d'œuvre. En trois semaines l'électrification du
village est réalisée : les poteaux, les réseaux en câble torsadé, le
groupe électrogène, les compteurs sont en place. C'est un véritable
succès.
Le premier voyage
d'un groupe de jeunes des Hautes Alpes au Maroc a lieu le même été.
Les allers et retours
de M&D entre le Maroc et la France commencent. Jamal est permanent dans
une structure d'insertion à Gap. Toutes les actions sont fondées sur
le bénévolat.
Dès lors, les actions
d'électrification se poursuivent mais il faudra attendre 1992 pour qu'un
projet de taille, portant sur de 13 villages, se mette en place. A cette
occasion, s'élaborent les règles inspirées de la démarche participative.
La première association
villageoise est créée en 1992 à Imgoun. Elle est en charge de construire
le dispensaire avec le financement des immigrés (150.000 DH) et de réhabiliter
l'école primaire à l'occasion d'un chantier de jeunes venant des Alpes
de Hautes Provence. Ces actions servent d'exemple et stimulent la création
d'autres associations. La liste des villages qui demandent à être électrifiés
s'allonge et l'activité de M&D s'accélère, la structure commence même
à recruter ses premiers salariés.
Treize
ans plus tard, M&D a soutenu les projets d'électrification de 120 douars
dans quatre provinces du sud du Maroc : Taroudannt, Tata, Ouarzazate
et le Haouz de Marrakech. M&D a de plus contribué à la mise en place
du PERG, Programme national d'Electrification Rurale Global, qui a pour
objectif de couvrir la totalité du territoire en 2010.
A travers tous ces
projets, M&D a pu mesurer l 'efficacité d'une participation commune,
français et immigrés, ainsi que la valeur des échanges qui en résultaient.
Des personnes, qui s'ignoraient, ont appris à se connaître et à s'apprécier.
Aussi, l'association a-t-elle augmenté au fil des années le nombre de
projets associant développement et chantiers de jeunes, dans une perspective
d'échange entre les communautés. Ces chantiers, s'adressant autant à
de jeunes européens qu'à des jeunes issus de l'immigration, sont des
outils pour l'intégration en Europe. Supports de formation pour des
jeunes en échec scolaire ou en difficulté d'insertion professionnelle
ou à la recherche de leur identité, ces actions constituent, dans les
pays du Sud, un terrain privilégié pour mettre en valeur leurs capacités,
développer leurs compétences et mieux affronter les problèmes de leur
vie quotidienne en France.
En 2000, M&D définit
un nouvel axe de développement. Dans le cadre du Programme d'Action
Concertée de la Province de Taroudant, PACT, Migrations & Développement
introduit toute une gamme d'activités génératrices de revenus (mise
en place et suivi des chaînes de production de l'huile d'argane, du
safran, de l'huile d'olive…), un projet de tourisme solidaire rural
et développe dans le Sud marocain le programme européen de soutien à
la démocratie dans les pays méditerranéens, Méda démocratie.