Analyse
Afrique : la nouvelle frontière du développement, par Philippe Bernard
LE MONDE | 02.11.05 | 13h36 • Mis à jour le 02.11.05 | 13h37

e développement de l'Afrique passe aussi par une autre gestion des migrations. Si elle pouvait conduire à prendre conscience de la force de cette idée méconnue, l'émotion éphémère suscitée par les tragédies de Ceuta et Melilla n'aurait pas été tout à fait vaine. Que disent les terrifiantes images des Africains abattus au seuil de la Terre promise européenne ou rejetés dans le Sahara par les autorités des pays du Maghreb ? Des évidences, mais aussi des vérités qui rompent avec les lieux communs.

Oui, la misère du Sud se presse à nos portes et les barbelés ­ réels ou juridiques ­ sans cesse rehaussés, érigés par les Etats de l'Union européenne sont loin de la stopper. Chaque année, un demi-million de sans-papiers pénètrent dans l'Union européenne, selon l'OCDE. Oui, l'étroite Méditerranée délimite l'une des failles majeures entre les très riches et les très pauvres de la planète, à l'instar du Rio Grande et de la mer de Chine. Entre l'Espagne et le Maroc, les revenus varient de 1 à 15, et bien plus encore avec l'Afrique subsaharienne.

Oui, les migrants qui tentent le passage fuient de telles conditions de vie, un tel manque d'avenir, qu'ils sont prêts à errer deux années durant, à mourir de soif dans le Sahara, du coup de poignard d'un passeur ou d'une noyade devant Gibraltar, voire d'une balle tirée par un garde-frontière, plutôt que de rebrousser chemin.


"VISAS, VISAS !"

La difficulté pour l'opinion et les autorités des pays nantis à concevoir la force irrépressible de ce mouvement explique en partie que certaines fausses pistes soient suivies avec opiniâtreté. Les radars côtiers, les lunettes à infrarouge de la police des frontières et les passeports biométriques, dissuasifs, ne peuvent constituer la principale réponse d'une Union européenne riche et censément éclairée à la formidable force centrifuge qui saisit un continent en pleine explosion démographique et en faible croissance économique. Surtout lorsque des régularisations massives de clandestins décidées, comme en Espagne, pour de justes raisons économiques et sociales, diffusent le signal contraire. A l'inverse, l'ouverture totale des frontières apparaît comme suicidaire dans un contexte de forte pression au Sud, de crise sociale, politique et identitaire au Nord.

La poussée migratoire africaine interroge des pratiques et des discours politiques des pays développés. Comment prétendre lutter contre l'immigration illégale tout en continuant d'apporter un soutien indéfectible à certains satrapes africains nettement plus soucieux de pérenniser leur pouvoir et leurs revenus que d'assurer un quelconque avenir à la jeunesse ? D'Alger à Dakar, les bains de foule de nos hommes politiques ne sont-ils pas ponctués du même appel des jeunes : " Visas, visas !" ?

Pourquoi, dans un monde où la libre circulation des marchandises et des capitaux est l'alpha et l'oméga de la démocratie, la liberté de déplacement serait-elle réservée aux citoyens des pays riches ? En logique libérale, les travailleurs vont là où leur travail est le mieux rémunéré. Pour la Banque mondiale, " les migrations augmentent considérablement le produit économique mondial ". Comment s'étonner que le discours sur le salut de la planète par la mondialisation donne des envies de voyages aux jeunes, souvent diplômés, qui fréquentent les cybercafés et regardent les télévisions occidentales, mais lavent les pare-brise aux carrefours de Cotonou ou Bamako ?


SIPHONNAGE DES FORCES VIVES


Car les "Subsahariens" qui tentent la grande traversée à leurs risques et périls ne sont pas les gueux que l'on imagine. Plus de 50 % des migrants africains sont "des personnes très qualifiées" , selon un rapport de la Banque mondiale sur la "fuite des cerveaux" publié le 24 octobre. Les migrants se recrutent dans la population la plus entreprenante, souvent la plus éduquée. L'exode des compétences plombe le développement des pays d'origine. Si les transferts d'argent opérés par les émigrés permettent la survie de populations africaines, le siphonnage des forces vives par les pays riches pèse lourdement en sens inverse. Ce constat remet en question les projets politiques qui, tels ceux de MM. Sarkozy et de Villepin, tendent à favoriser des quotas d'"immigration choisie" en fonction des besoins français. Mais il peut aussi ébranler le fonctionnement de notre système de coopération et d'action humanitaire, qui tend à entretenir sur place des professionnels européens là où les étudiants africains aujourd'hui happés par l'Europe feraient l'affaire.

Pour contrer cette fuite des cerveaux, ou au moins en limiter les dégâts, des pistes d'action existent. Le "codéveloppement" en fait partie, s'il est entendu non pas comme une manière de rendre présentables les expulsions ­ la prime au retour de quelques centaines d'euros ­, mais comme une politique conjointe des pays d'origine et d'accueil, destinée à orienter vers des investissements productifs les fonds transférés par les émigrés et l'aide publique au développement.

La multiplication des opportunités de migrations régulières et des possibilités d'allers-retours figure aussi parmi les propositions de même que les politiques favorisant une hausse des revenus des travailleurs qualifiés dans leurs pays d'origine. Dans un document publié en septembre, la Commission européenne a proposé des "orientations concrètes" destinées à mettre l'immigration au service du développement. Elle prône ainsi des "systèmes de travail partagé" où des médecins, des techniciens ou d'autres professionnels africains partageraient leur activité entre une institution de leur pays et sa partenaire dans l'UE.

Pourtant, on cherchera en vain dans les conclusions du sommet européen de Hampton Court, où l'immigration figurait à l'ordre du jour, la moindre référence à ces orientations, le moindre signe montrant que l'immigration n'est pas seulement une affaire de police mais aussi une pièce maîtresse dans les politiques de développement. Comme si les morts de Ceuta et Melilla n'avaient servi à rien.

Philippe Bernard
Article paru dans l'édition du 03.11.05