Forum de Taroudannt : « Maroc de demain : Bilan et perspectives de Migrations & Développement 2000 – 2020″ – Document de Synthèse

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Les 17-18 et 19 mai 2012, l’association « Migrations & Développement » (M&D) a organisé un Forum de « bilan et perspective » de son action depuis 2000 dans les locaux de la Faculté pluridisciplinaire de Taroudannt. Plus de 300 personnes ont été associées pour évaluer l’action de M&D : acteurs du territoire de la Région du Souss Massa Drâa (responsables d’Associations villageoises, de Coopératives agricoles, d’Associations féminines…), élus locaux et responsables régionaux, représentant des Agences de développement, représentants d’associations de migrants marocains de France et d’autres pays d’Europe (Belgique, Hollande, Italie, Suisse, Espagne), représentants de plateformes d’associations de migrants en provenance d’Afrique sub-saharienne et d’Asie, autorités et élus nationaux, institutions et personnalités étrangères et internationales, experts nationaux et internationaux[1].

 

Un Forum pour tirer le bilan et tracer des perspectives.

Ce Forum visait, en premier lieu, à tirer le bilan de l’action menée par l’association M&D depuis 2000, une action de développement rural intégré sur la région du Souss Massa Drâa, impulsée et portée par les acteurs de base, migrants et acteurs du territoire, étroitement articulée avec les autorités locales, élus et administrations. Il visait également à identifier et évaluer les principes et méthodes sur lesquels s’est appuyée cette action. Enfin, il devait déboucher sur la définition de perspectives de M&D pour les années à venir.

Combiner tous les niveaux du développement, écouter les acteurs de terrain.

L’ambition de ce Forum était de réunir tous les acteurs du développement du territoire, à tous les niveaux, depuis le village, la coopérative, l’association de migrants, jusqu’à l’Administration centrale, le Ministère et l’Institution internationale. Bien plus, la parole a été donnée en premier aux acteurs du territoire et aux migrants. Les partenaires nationaux et les personnalités nationales et internationales étaient là pour écouter l’expression de ces acteurs du territoire et participer dans ce cadre de réflexion. Ainsi, c’est une démarche participative qui a été adoptée pour tirer, au cours de ce Forum, le bilan de l’action et pour tracer les perspectives pour les années à venir.

 

Un bilan largement positif.

Au terme des 2,5 journées de travaux, l’ensemble des participants du Forum de Taroudannt s’est accordé pour tirer des 12 années d’action soumises à évaluation (2000-2012) un bilan largement positif[2].

La construction d’infrastructures demeure au cœur de l’activité de M&D : si l’électrification villageoise s’est arrêtée avec l’arrivée dans les villages de l’Office National d’Electricité (ONE), l’activité autour de l’eau s’est amplifiée : extension des périmètres irrigués, mais aussi adduction d’eau et assainissement environnemental au niveau villageois. Les actions environnementales ont démarré, appuyées sur un effort de sensibilisation : économie d’eau, collecte de déchets solides, plantations d’arbres.

Le tournant vers les activités économiques, décidé en 2000 lors du « PACT 2010 », a largement été engagé, après 5 années de tâtonnements. Le mouvement de création de coopératives s’est amplifié, entrainé par le safran, produit phare de la région. Bien que fragile, le secteur coopératif s’organise et s’élargit à l’ensemble des produits de la région (safran, argane, olive, amandes,  plantes médicinales…). Cet élan vers les activités agricoles a entrainé une forte demande de systèmes d’irrigation. Par ailleurs, les investissements de migrants dans des auberges rurales ont significativement amorcé le développement du tourisme rural dans cette vaste région aux atouts touristiques certains, entrainant l’ensemble des métiers du secteur (aubergistes, guides, transporteurs, restaurateurs…).

Le travail sur la gouvernance locale a toujours été un axe majeur pour M&D. La bataille pour la reconnaissance des Associations Villageoises (AV) a été gagnée dans les années 90 : l’AV est désormais l’outil reconnu pour l’action au niveau du village. Depuis 2000, c’est avec les Communes Rurales que l’essentiel du travail a porté, avec l’appui à l’élaboration des Plans Communaux de Développement (PCD).

L’action sur le terrain au Maroc s’est, comme depuis l’origine, combinée avec des actions liant pays d’accueil des migrants (France) et pays d’origine (Maroc) : chantiers-échanges de jeunes, formation à la commercialisation des produits du terroir de jeunes d’ici et de là-bas[3], soutien aux associations de marocains en France[4], transfert au Maroc des droits des retraités migrants, coopération entre collectivités locales du Maroc et de France[5].

L’ensemble de ces actions s’est mené avec une approche particulière avec les femmes rurales, dont le rôle dans le développement est soutenu sur le plan économique et sur la participation aux instances de gouvernance locale.

Enfin, la formation à tous les niveaux a traversé l’ensemble de l’activité de M&D : Ecoles non Formelles, lutte contre le travail des enfants, formation des coopérateurs, des femmes, des élus, formation continue des salariés de M&D…

Au total, l’ensemble de ces activités a créé un effet catalyseur sur le territoire et a contribué à augmenter son attractivité pour les jeunes et pour les migrants.

 

Près du quart des financements provient du secteur privé. Ce chiffre ne compte pas les transferts des migrants, qui financent directement les projets.

Les financements cumulés de l’association sur la période 2001-2011 ont compté pour 23% de financements privés, 13% en provenance de France et 10% en provenance du Maroc. Ces chiffres ne prennent pas en compte les transferts des migrants qui ne transitent jamais par les comptes de M&D : le migrant établit ainsi une relation directe avec le projet qu’il contribue à financer et renforce son lien avec sa communauté d’origine.

Comme toutes les actions d’aide au développement dans le monde, les financements ont été en majorité d’origine publique (74%), dont 52% pour les institutions françaises, 14% pour les institutions marocaines, et 8% pour l’Union européenne et les autres bailleurs étrangers.

 

Une action en phase avec les orientations à long terme du pays.

Cette action s’inscrit totalement en accord avec grandes problématiques du pays telles que définies par l’Institut Royal d’Etudes Stratégiques (IRES), qui a fait du développement local et de la recherche d’un nouveau modèle de développement, à la fois plus inclusif socialement et plus respectueux de l’environnement, les moteurs du développement du Royaume pour les 25 années à venir.

Les clés de ce succès :

Il ressort des travaux du Forum que ce succès repose essentiellement sur le lien permanent établi entre valeurs et savoir-faire traditionnels d’une part et apports extérieurs d’autre part, notamment les apports des migrants. Parmi ces valeurs et savoir-faire traditionnels, on peut citer la gestion de la rareté des ressources, ainsi que le sens de la solidarité organisée. Le développement est ainsi conçu à partir des ressources locales en valeurs, en traditions, en savoirs, mais dans une optique d’ouverture et d’accueil aux apports extérieurs. La « modernité » ne s’impose pas en niant la « tradition », mais en se combinant avec elle.

Sur cette base solidement établie, M&D a mené une action de développement conçue comme un processus d’apprentissage permanent, qui alimente un flux d’innovations, innovations essentiellement sociales mais aussi techniques. Ce processus est à tout instant légitimé par une démarche participative et partenariale. Participative, car les populations sont associées à la décision, au financement, et à la gestion des programmes engagés. Partenariale, car tous les acteurs concernés sont mobilisés : responsables villageois, élus locaux et régionaux, administrations décentralisées, académiques et experts. Le point clé de l’action est bien l’articulation entre société civile et Etat, dans une négociation permanente et respectueuse des droits et devoirs de chaque partie.

Ce travail a contribué à redonner aux populations et aux migrants de ce territoire confiance dans ses potentialités et confiance dans le travail collectif.

 

Plus largement, et au moment où les poussées et crispations identitaires se multiplient tant au Nord qu’au Sud de la Méditerranée, l’action de M&D montre que l’appui sur les identités des territoires, sur les traditions, au Sud comme au Nord, peut s’effectuer dans l’ouverture, dans l’échange, dans la reconnaissance de l’autre, en faisant reculer l’exclusion, la peur de l’autre, le repli.

 

Les orientations pour les années à venir :

Les orientations s’articulent autour 3 axes majeurs :

I. Renforcer le lien social par un développement plus équilibré socialement ;

II. S’engager dans un nouveau modèle de développement qui réponde au défi climatique ;

III. Rapprocher pays d’accueil et pays d’origine.

 

Ces orientations fondamentales se déclinent autour de 6 axes :

(1) Gouvernance locale. Approfondir et améliorer les actions engagées : l’enjeu est d’approfondir les pratiques de démocratie participative au niveau local. Les outils juridiques existent, il faut les mettre en application. Cela implique de :

–          Renforcer l’implication des jeunes et des femmes dans la gouvernance locale.

–          Faire reconnaitre les migrants comme acteurs dans cette gouvernance.

–          Améliorer les capacités des élus locaux et des cadres des Associations Villageoises

–          Elaborer une ‘Charte Morale de Bonne Gouvernance’, et en faire un outil pédagogique en direction des enfants.

–          Etendre la coopération décentralisée entre collectivités des pays d’accueil et le Maroc.

 

(2) Environnement. L’eau est le problème transversal de toutes les actions de développement sur la région (comme pour l’ensemble du Maroc). Il faut valoriser les savoir-faire locaux qui, par tradition, savent gérer la rareté : ce savoir est d’une grande modernité ! Ces actions se déploieront sur les domaines suivants :

–          Lutte contre les effets de la sécheresse et notamment la désertification ;

–          Lutte contre les pollutions ;

–          Assainissement environnemental ;

–          Gestion des déchets solides;

–          Développement des énergies renouvelables ;

–          Economies d’eau ;

–          Conservation de la biodiversité et maintien de la fertilité des sols

L’enjeu est bien de définir et faire prévaloir un nouveau modèle de développement, plus inclusif et prenant particulièrement en compte les enjeux environnementaux posés par le défi climatique.

 

(3) Economie Sociale et Solidaire : Renforcer les organisations de l’action collective (Associations, Coopératives, Mutuelles) et mener une démarche visant à inclure les femmes et les jeunes dans les processus économiques et sociaux. Inclure les migrants dans les projets économiques.

–          Promouvoir les principes et les valeurs de l’économie sociale et solidaire auprès des acteurs ;

–          Soutenir les organisations de 2° niveau (Groupements d’Intérêt Economique) ;

–          Appuyer la commercialisation des produits (qui reste le point faible) ;

–          Soutenir les jeunes d’ici et de là-bas pour la commercialisation des produits du terroir et du tourisme rural ;

–          Accentuer la formation des acteurs économiques et notamment des femmes et des jeunes;

–          En direction des migrants investisseurs, combiner une approche par les opportunités du territoire au Maroc et les incitations à investir dans les pays d’accueil.

 

(4) Droits de l’Homme et Développement local : cette dimension, qui était latente dans l’action de M&D, commence à prendre une tournure  nouvelle dans la pratique  de l’association. Elle nécessite un approfondissement de l’approche du développement par les droits. Des divergences sont possibles sur ce terrain. A ce stade, M&D concentre son action sur l’accès aux droits (à l’éducation, à la santé), mais aussi à une juste rémunération pour le travail des femmes artisanes (tapis, tissage…). Un lien sera établi avec les nouveaux outils (décentralisation, Conseil Economique et Social, Commission  régionale des Droits de l’Homme…).

 

(5) Capitalisation et diffusion de l’expérience de M&D. La formation est un axe transversal commun à chacun des axes précédents. Cet axe se concrétisera essentiellement par la création d’une  « Ecole Internationale du Codéveloppement durable». Chacune des actions révèle en effet un immense besoin de formation à tous les niveaux, pour tous les acteurs, agents de développement au sens large : élus, migrants, employés communaux, coopérateurs, membres des associations, étudiants. Cette formation, qui combinera apports théoriques et applications pratiques, devra déboucher sur une validation des acquis. Elle s’adressera aux adultes dans une démarche de formation continue et qualifiante et aux étudiants en fin de cursus universitaire, au niveau national marocain et international (en direction des migrants marocains et de toutes origines). L’Ecole visera en particulier la valorisation des savoir-faire traditionnels.

 

(6) Renforcement du lien entre pays d’origine et pays d’accueil. Depuis toujours, M&D tire son dynamisme de la dimension transnationale de son action, en mobilisant les ressources humaines, techniques, financières, d’ici et de là-bas. S’appuyant sur une identité ouverte et multiple, l’action visera à favoriser les échanges sur une base mutuelle, entre jeunes, élus, responsables associatifs, coopératifs, chercheurs…

 

Institutions partenaires du Forum de Taroudannt :

Associations villageoises, Communes rurales, Coopératives agricoles et Associations féminines de la région du Souss Massa Drâa, Associations de migrants, FORIM, « Plateforme euro-marocaine Migration, Développement, Citoyenneté et Démocratie », Province de Taroudannt, Conseil Régional du Souss Massa Drâa, Université Ibn Zohr d’Agadir, Faculté poly-disciplinaire de Taroudannt, Ministère des Marocains Résidents à l’Etranger, Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger, Conseil National des droits de l’homme (Maroc), Ministère de l’Intérieur en charge de l’Immigration (France), Agence Française de Développement, Banque Mondiale (Center for Mediterranean Integration)

 


[1] Précisément, 325 personnes ont participé au Forum, parmi lesquelles 137 acteurs du territoire (42%), 22 représentants d’associations de migrants (7%), 26 représentants les institutions marocaines et étrangères  (8%), 51 étudiants (16%). Les femmes comptaient pour 33% des participants.

[2] Le bilan présenté aux participants du Forum est issu d’un processus associant des acteurs de terrain et des membres de M&D (salariés et administrateurs), ainsi que de l’analyse des rapports effectués par M&D pour ses bailleurs et d’enquêtes quantitatives menées au 1er trimestre 2012. C’est Jean-Marie Collombon qui a coordonné ce travail ; il avait déjà été le coordinateur du travail de bilan et perspectives qui avait débouché en 2000 sur le « Plan d’Action Concerté Taroudannt 2010 » (PACT 2010). Un bilan détaillé sera mis à disposition, sur demande.

[3] Projet «Ecole Opérationnelle des Produits du Terroir » (ECOPTER) associant jeunes du Maroc et de France.

[4] Projet « Enracinement sans Déracinement » dirigé vers les associations de marocains en France.

[5] Entre la Commune urbaine de Taliouine (province de Taroudannt) et la Communauté de Communes des Ecrins (Département des Hautes Alpes).

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